Féminin et Masculin

par Brahmacharini BHAKTI

En profondeur, il y a un homme en toute femme, et une femme en tout homme. Du point de vue biologique, chaque organisme contient à la fois des hormones masculines et des hormones féminines. Du point de vue psychologique, les recherches ont montré que chaque homme a un aspect féminin, et chaque femme un aspect masculin (« animus-anima »). C’est le reflet d’une réalité cosmique, symbolisée par la forme divine hindoue « Ardhanarîshvara », à moitié homme, à moitié femme.

Dans la tradition de l’Inde, l’univers entier est l’union étroite de ces deux principes.

Le « samkhya », pensée dualiste, accepte parallèlement une Nature éternelle et inerte (pôle féminin) et un Principe conscient (principe masculin), de natures totalement différentes. De leur association, naît l’univers.

Pour les védantins, seul le Principe Suprême, absolu, « brahman » a une existence réelle. Associé à « Mâyâ » (Son pouvoir de projection), il devient « Îshvara », et l’univers alors se déploie, se manifeste. Dans cette vision, le Soi - la Pure Conscience -, n’est pas différent en essence de l’univers, qui se déploie par la force créatrice inhérente au Soi (Mâyâ, principe féminin).

Dans le shivaîsme du Cachemire (1), les principes masculins et féminins sont désignés par les termes « Shiva » et « Shakti ». Comme le Vedânta, le Shivaïsme du Cachemire reconnaît la Conscience pure et transcendantale (Shiva), mais insiste davantage sur l’aspect dynamique de la Conscience indissolublement unie à l’énergie. La différence entre les deux pensées tient donc au rôle décisif joué par la « Shakti », l’énergie restant d’ordre matériel pour le Vedânta. « Shiva » est le principe absolu, transcendant, appelé « Sadashiva » quand Il devient actif, et « Shakti » représente le Principe Féminin.

Dans la pensée chinoise, le « Tao » ( 2) définit deux pôles : le « yin » et le « yang », donc la polarité masculin-féminin. Le « yang » est le pouvoir fort, masculin, créateur, associé au Ciel et au mouvement. Le « yin » est l’élément réceptif, féminin et maternel, associée à la Terre et au repos.

Ainsi, l’univers entier est l’union de ces deux principes masculin et féminin. Les éléments masculins sont l’action, la pensée rationnelle, l’audace, la compétition, jusqu’à l’agressivité ; les éléments féminins sont la pensée intuitive, la patience, l’amour, l’empathie. Ces deux pôles doivent être équilibrés et unis pour que l’être atteigne l’épanouissement.

L’exil du féminin

Depuis des siècles, la société occidentale favorise traditionnellement le côté masculin et valorise de façon excessive l’action, la compétition, la pensée rationnelle… Les occidentaux ont généralement du mal à réconcilier les contraires - lumière et obscurité, bien et mal, gain et perte -, et sont également mal à l’aise vis-à-vis de la bi-polarité masculin/féminin en eux. Les sagesses orientales au contraire sont basées sur le principe de la polarité des contraires : les opposés sont différents aspects du même phénomène.

Aujourd’hui, le principe féminin est de plus en plus exilé d’un monde dominé par la violence, l’agressivité, la colère, l’égoïsme, la conquête et la destruction de la Nature (Mère Nature…).

Le traitement fait aux femmes, au cours de l’histoire jusqu’à aujourd’hui, illustre également ce déséquilibre. Les hommes sont encore réticents à comprendre, accepter et reconnaître comme il convient les femmes et l’aspect féminin de la vie. La place faite aux femmes et les entraves que leur ont imposées les hommes dans de nombreuses sociétés traduisent cette incompréhension. Souvent, les hommes se considèrent comme supérieurs aux femmes à la fois physiquement et intellectuellement, et même dans les pays matériellement développés, les femmes sont le plus souvent refoulées au second plan lorsqu’il s’agit de partager le pouvoir politique.

Ainsi, dans notre monde, les femmes, et aussi l’aspect féminin contenu en tout homme, ont été entravées : les hommes, tout autant que les femmes, en souffrent.

Dans un discours prononcé en octobre 2002 au Palais des Nations à Genèvre, Shrî Mâtâ Amritânandamayi, une sainte contemporaine, a lancé un appel pour que les femmes et les hommes partout dans le monde se réveillent et prennent conscience de ce pôle féminin.

Mâ Amritânanda recommande aux femmes dans les pays développés dominés par le matérialisme, de s’éveiller à la spiritualité, et dans les pays où elles sont soumises à des coutumes étroites, de s’éveiller à la pensée moderne, tout en assimilant la sagesse éternelle de la spiritualité. Là où des règles sociales font obstacle à leur progrès, elles doivent se montrer courageuses et les combattre.

Cependant, Mâ Amritânanda met en garde les femmes : quand on veut conquérir la liberté, il faut savoir ce qu’elle est. « Il ne s’agit pas d’avoir toute licence de vivre et de se comporter n’importe comment, à notre guise, sans se soucier des conséquences pour autrui (…). Ainsi, dans leurs efforts pour avoir dans la société un statut qui leur revient de droit, les femmes ne devraient jamais perdre ce qui constitue l’essence de leur nature. C’est une tendance qu’on observe dans de nombreux pays et qui n’aidera jamais les femmes à conquérir leur véritable liberté. Il est impossible d’atteindre la liberté réelle en imitant les hommes extérieurement. Si les femmes elles-mêmes se détournent du principe féminin, il en résultera l’échec absolu des femmes et de la société. Les problèmes du monde seront aggravés. Si les femmes rejettent leurs qualités féminines et s’efforcent de devenir pareilles aux hommes en cultivant les qualités masculines, le déséquilibre ne fera que s’accentuer ».

En Occident, trop souvent la lutte contre l’injustice faite aux femmes a eu en fait des effets pervers, induisant le rejet ou même la négation du principe féminin. Certaines femmes ont ainsi imité les hommes dans leur comportement, la relation avec le pouvoir, le travail professionnel, la tenue, l’attitude, le langage, la sexualité.

Pourtant, pour s’accomplir, la femme doit découvrir l’essence de sa nature : elle doit découvrir en elle la « Shakti », la Mère Divine.

La femme et la Mère divine.

En Inde, le Divin est vénéré à la fois sous les formes masculine et féminine. Il fut un temps où la femme était considérée comme un prolongement de la Déesse, une manifestation sur terre de ses attributs. De grandes saintes, comme Mâ Anandamayî, ont été considérées comme des incarnations parfaites de la Déesse et font l’objet d’une grande vénération. Aujourd’hui, Mâtâ Amritânanda est aussi considérée comme une manifestation de la Mère Divine.

Les femmes sont par essence créatrices de la vie. Le principe de la « maternité » est une grande force, le reflet de la puissance cosmique de création. C’est un pouvoir divin, présent en toute femme. L’amour, le don, la patience, la compassion sont l’essence de cette faculté de maternité. En Occident, cette force a été dévalorisée, rabaissée par la société et le pouvoir religieux. Elle a été, de ce fait, assimilée par les femmes elles-mêmes comme les signes de leur asservissement.

Pourtant, donner la vie est une force exclusivement réservée à la femme. C’est à travers l’influence qu’une mère a sur son enfant qu’elle influence l’avenir du monde. D’ailleurs, dans ce contexte, que penser de la volonté de cloner les êtres humains ?

Au niveau individuel, la « Mère universelle » est un état intérieur d’épanouissement du pôle féminin, qui se manifeste par l’éveil d’un sentiment maternel tourné vers l’univers entier. Quand il s’éveille, ce sentiment maternel fait jaillir amour et compassion envers non seulement ses propres enfants, mais envers tous les êtres, les animaux, les plantes, les rivières.

C’est un amour qui s’étend à toute la Nature, à tout le cosmos. En vérité, une femme en laquelle la nature de mère s’est éveillée (qu’elle ait des enfants ou pas) perçoit toutes les créatures comme ses enfants. Cet amour, cette « maternité », c’est l’amour divin, c’est la pure « Shakti », c’est le Divin.

L’éveil de la « Shakti »

La voie spirituelle seule permet l’éveil de la « Shakti » : pour que l'énergie pure s’éveille chez une femme, mère ou non, il faut d’abord qu’elle prenne conscience de ses faiblesses. Elle peut ensuite surmonter ses faiblesses grâce au service désintéressé et à la pratique spirituelle.

Une femme qui n’est pas mère peut aussi éveiller en elle « la Mère universelle » en libérant cette source d’amour pour le monde autour d’elle, en se détournant d’une vie égoïste, centrée sur elle-même. L’homme quant à lui doit éveiller les éléments féminins en lui. Par la spiritualité, il les développera naturellement.

Ainsi, que nous soyons homme ou femme, notre véritable humanité se révélera quand les vertus féminines et masculines en nous seront en équilibre.

Homme ou femme, toute personne qui a le courage de dépasser les limitations du mental peut parvenir à l’état de « Mère universelle ».

 

(1) Ecole non dualiste qui a culminé vers 9è/10è siècles, illustrée par Utpaladeva et Abhinavagupta. Cette tradition a été interrompue par les invasions musulmanes à partir du 11è/12è siècles, mais ses notions ont perduré à travers les siècles.

( 2) En Chine, la philosophie s’est développée en deux écoles distinctes : le confucianisme et le taoïsme. Le Taoïsme s’occupa essentiellement de la découverte de la Voie, ou «Tao », le processus de l’univers.